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TRENTE-DEUXIÈME DIMANCHE ORDINAIRE

(11 novembre)

- Abbé Guy De Smet -

« Elle a tout donné … »
Un simple regard, un simple geste, une tendre attention et voilà que Jésus nous révèle la profondeur du cœur de Dieu.

Cette veuve ! Elle n’avait probablement pas grand-chose pour vivre, à tel point que plus de 2000 ans plus tard, on parle encore d’elle comme quelqu’un qui a de quoi nous en apprendre.
Jésus se trouve là dans ce temple merveilleux.  Un bâtiment qui déborde de luxe et de raffinement. Il a fallu tellement de temps pour le construire. On imagine ces candélabres d’or, ces pièces d’orfèvrerie, ces sculptures placées là pour la plus grande gloire de Dieu, au départ.
On y voit ces bêtes pour les sacrifices qui auraient pu nourrir ou améliorer l’ordinaire de pas mal de familles … On y perçoit les odeurs d’encens et de parfums : rien n’est trop beau pour Dieu !
Il y a aussi tous les serviteurs de ce temple : les Scribes, les Pharisiens.
Ils sont les gérants de toute cette beauté du temple, ils sont ceux qui savent comment aborder Dieu, comment lui plaire. Ils ont des droits et des jugements sur les manières de vivre, grâce à la Loi, ces 613 préceptes dont ils sont les détenteurs.
Ils aiment se pavaner dans leurs tenues hétéroclites. Ils aiment en mettre plein la vue, au point que Jésus dira d’eux : « Méfiez-vous » !
Tout ce petit monde se presse et se bouscule dans le temple, qui en dévotion ou en prière, qui à la recherche d’animaux pour le sacrifice, qui à l’écoute d’un maître ou l’autre …
Au milieu de cette foule, il y a cette pauvre veuve que personne ne remarque.
Déjà, elle est veuve et donc, elle n’est pas bénie des dieux. De plus, il s’agit d’une femme et quand on sait le poids que les femmes ont à l’époque … pas grand monde ne doit la côtoyer, ou la remarquer !
Pas grand monde, si ce n’est Jésus !
Il se trouve là avec ses disciples et il regarde cette foule qui se presse.
Il voit cette femme. Il voit même ce qu’elle dépose dans le tronc : cette piècette qui lui permettait de survivre.
La voyant faire, Jésus dira : « Elle a tout donné, tout ce qu’elle a pour vivre ».
Grandeur de cette femme, importance qu’elle occupe aux yeux de Dieu.
Pour Dieu, elle n’est pas qu’une anonyme dont le sacrifice lui ferait honte. Non ! Elle est cette personne unique qu’il aime, dont le nom est gravé dans la paume de sa main.
Jésus ne va pas s’arrêter à la beauté et à la grandeur qui éblouit le monde, mais à celle, bien plus précieuse, qui l’habite.
Ce faisant, il en fait un témoin qui lui ressemble, qui aussi donnera tout, y compris sa vie, pour que tout homme puisse découvrir la grandeur d’être aimé.
Il fera de cette pauvre femme un modèle pour aborder Dieu : tout lui donner, pour qu’il puisse se donner à son tour.

Jésus doit certainement regarder de la même manière l’Église de ce temps.
Et que voit-il ? Certainement bien des visages différents.
Il voit une certaine Église qui se complait dans le luxe et dans le pouvoir que ce luxe confère, dans les honneurs et dans la recherche des premières places.
Il voit une certaine Église qui juge et qui condamne tout qui ne pense pas comme elle ou tout qui risque de mettre en péril la doctrine qu’elle professe et qui lui donnait un pouvoir moral.
Il voit une Église qui se déchire aux noms de tendances ou de chemins théologiques différents, professant en même temps que sa richesse réside dans sa diversité. Il voit une Église qui se lamente : plus de vocation, diminution de la pratique religieuse, fermeture de maisons religieuses … Une Église qui a froid et qui se replie sur elle-même trouvant aujourd’hui l’énergie pour une restauration de la messe en latin ou pour des rites du passé qui rassurent.
Tout cela donne peut-être à Jésus l’occasion de pleurer comme il le fera plus tard sur Jérusalem, appelée à ne devenir qu’un tas de ruines.
Mais Jésus doit certainement voir aussi une autre Église qui se lève et qui lui fait retrouver le sourire et la joie de se donner.
C’est l’Église des vrais priants, de celles et de ceux qui, au cœur de la nuit du monde, en toute humilité, se font guetteur de l’aurore d’un amour appelé à transfigurer le monde. Une aurore qui nous vient de Dieu, un Dieu qui attend notre disponibilité pour nous la confier.
C’est l’Église de la vraie fraternité, celles et ceux qui dans la foulée des grands témoins de notre Foi, en toute simplicité, sont sur la brèche au quotidien pour que l’homme se relève, soit un homme debout qui éclate de vie et d’espérance.
C’est l’Église des engagés qui ne se contentent pas d’un petit air de messe de temps en temps, mais qui ose traduire ce qu’elle y a reçu en actes et en paroles de vie, là où ils vivent.
C’est l’Église qui en ces temps de crise ose sortir de sa réserve pour dénoncer ce qui opprime le licencié, le chômeur, le sans avenir. L’Église qui à travers ses bras et ses cœurs les plus précieux est cette attention, cette proximité, cette aide qui dépanne … des attitudes qui sont comme autant de manières de proclamer la dignité de tout être humain.
Il s’agit là d’une Église qui va nous déranger, qui va nous bousculer … mais n’est-ce pas le but de l’Évangile ?
Il y va cependant de la vérité de l’Évangile, que nous appelons une parole de vie. Elle est là pour nous transfigurer et faire de nous des hommes et des femmes de Bonne Nouvelle au cœur d’un monde qui se cherche des raisons d’espérer.

Cette pauvre veuve, en ce 11 novembre me place aussi devant les yeux ces visages de ces milliers de jeunes inconnus, oubliés, anonymes qui reposent désormais dans des cimetières militaires au lendemain de cette horrible boucherie de 14-18. Ils venaient des quatre coins du monde, convoqués par leurs dirigeants et leurs soucis de pouvoir.
Ils ont laissé là leurs familles, leurs amis, leurs compagnes, leurs fiancées.
Ils avaient devant eux une vie qui ne demandait qu’à leur sourire, un avenir qui se dessinait.
Ils ont été fauchés dans leur élan par une guerre atroce, une guerre inutile qui allait préparer la suivante.
Il aura fallu ce 11 novembre, voici 100 ans pour mettre fin à ce massacre de la jeunesse d’un monde qui avait mieux à faire.
Il aura fallu ce 11 novembre pour que se taisent les canons, les nouvelles armes au gaz, les duels corps à corps …
Il aura fallu ce 11 novembre pour que la colombe de la paix prenne son envol, qui allait s’interrompre quelques années plus tard …
L’orgueil des nations et entre autres de l’Allemagne allait être remis à sa place, laissant aux alliés l’occasion de déployer un autre orgueil, celui du vainqueur qui allait permettre la seconde guerre mondiale.
Le 11 novembre, c’est d’abord la fin d’un massacre et l’écho d’un cri, celui de la femme, de la mère, de l’épouse qui pleure la disparition brutale de l’être aimé … au point que, jusqu’à aujourd’hui, les anciennes générations nous disent : « Plus jamais ça ! »

Je vous laisse cette lettre d’un dégoûté de la guerre, celle de 40-45, mais qui pourrait s’adresser à tous les décideurs de conflits :

« Chez nous il y aura bientôt 80 ans,
sur notre terre de limon coulait le sang.
Un dictateur élu par un peuple chômeur
rêvait de devenir un magicien tout-puissant.

Son peuple s’agenouillant devant lui comme devant un Dieu
sa voix retentissait sur les places publiques.
En uniforme noir ou gris marchait au pas sa jeunesse.
Quelques anciens aussi attendaient un meilleur lendemain.

Et tout s’est mis en place.
Certains devinrent complices de ce mal.
D’autres ne faisaient que suivre béatement.
Quatre années la bête immonde en maître a régné.

Alors, moi, je vous en prie,
Messieurs les dictateurs, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui,
ceux de la recherche du pouvoir et ceux de la finance,
arrêtez d’impliquer dans vos petits jeux
des enfants, des femmes et des hommes innocents. »

Amen